La disparition de l’Élite Française; méditation de la pensée de Bernanos 65 ans après
Voilà 66 ans, Georges Bernanos revenait en France, malgré le peu de ressources dont il disposait et la défiance qu’il nourrissait vis à vis de la société Française d’après guerre, à juste titre. Vendant son unique bien, sa propre maison au Brésil, il prenait le bateau. Une fois arrivé, il reconnût ce contre quoi il luttait depuis si longtemps : la faillite de nombreux hommes, d’une société toute entière, de la France pour ainsi dire, dans une mission qui lui était historiquement assignée : être le champion de la liberté face aux menaces quotidiennes dont elle faisait l’objet. Cette faillite l’a mené, non pas au désespoir comme on a pu le dire, mais au contraire à une Espérance toute chrétienne dans les générations futures, espoir qu’il exprime dans ces articles où il s’adresse tour à tour à sa génération dont il ne se sépare nullement, la tançant sur la faillite et le mensonge dans lesquelles elle est tombée, et la Jeunesse qu’il ne cesse de mettre en garde et pour laquelle il veut le meilleur. Il dira ainsi de manière surprenante : “Je n’écris pas pour ceux de ma génération, j’écris pour leurs petits enfants”. Nous y sommes. Sans qu’il l’ait prévu, dans le cours de l’histoire, on n’a jamais vu une génération rassembler autant de pouvoir dans sa main. Le pouvoir de l’information, dans un monde ultra connecté; le pouvoir de la technique, tant médicale que scientifique, etc. Mais aussi, bien paradoxalement, aucune n’aura rassemblé aussi peu de personnes faisant partie de l’Élite Catholique, c’est à dire dans des termes moins pollués par l’idéologie, des marches-devants, de ceux qui élèvent une société, une civilisation, dans la perspective Chrétienne. Quelle fût l’Élite Catholique au XX° siècle ? Dans quelle état se trouve-t-elle aujourd’hui ? Quelles sont les réformes nécessaire au développement d’une Élite qui puisse élever l’homme ?
Du début du XX° siècle à la fin des années 20, les grandes idéologies proposait une vision homogène de la société. La doctrine catholique rassemblait alors des personnes de milieu divers sous une même inspiration chrétien. De Péguy à Maurras, du syndicalisme à l’autoritarisme, l’esprit Chrétien a irrigué un grand nombre de courants politiques sans pour autant prendre part pour l’un ou l’autre. Dans chacun de ces courants, on savait la dette intellectuelle à l’égard de l’Église et on écoutait ce qu’elle disait. C’est bien ce qu’il y avait de commun à tous ces courants. Ils formaient ensemble ce qu’on peut appeler une Élite Chrétienne. Par élite, nous entendons ici des personnes actives dans la société, formées culturellement et à même d’assurer une responsabilité vis à vis des personnes ou encore une responsabilité intellectuelle par la publication de réflexions. Par cette responsabilité, les chrétiens de l’aurore du XX° siècle prirent une grande part dans la société. Cette élite était une car elle procédait d’une même autorité morale, l’Église, en proposant des moyens de réalisation divers à cette morale transcendante. Cet ensemble eu une valeur d’autant plus grande que le milieu politique de cette époque est en grande part très bien formé intellectuellement et doué d’une force polémique qui restera unique. Par là même, l’exigence du monde forçait l’élite catholique à une forme d’instinct de conservation, qui l’élevait. On peut voir d’une certaine manière une analogie avec la Foi sous les persécutions : celles ci obligent à être honnète vis à vis de sa Foi, on ne peut se prélasser dans une Foi passive. Ainsi l’exigence et la polémique envers les chrétiens ont achevé l’hypocrisie et à l’inverse éprouvé par le feu ce qu’on peut appeler une élite chrétienne, celle qui assume cet esprit, le défend et le met en action. En ces temps là, les chrétiens s’engagaient.
A partir des années 1930, un changement important se fait. La condamnation d’une part de Maurras par le Vatican en 1926, l’appréhension de la crise de 1929, la guerre en Espagne, lles problématiques liées à la compréhension de ce que pouvait être un Catholicisme social sont autant de signes d’une recherche de l’Eglise, non pas sur son message fondamental permanent depuis 2000 ans, mais sur les modalités d’application de ce message évangélique. Dans une certaine mesure, dans cette période qui précède la seconde guerre mondiale, elle est forcée de prendre des décisions politiques. On se souviendra à ce sujet de la partition de l’Église en Espagne. Quel en est l’effet sur les élites chrétiennes ? Contrairement aux premières années du XX° siècle, la Morale proposée par l’Eglise est discutée, retravaillée, adaptée et ses valeurs fondamentales sont mal comprises voir perverties. Il en est de même pour l’élite, qui se retrouve partitionnée selon son appartenance sociale, politique, etc… Ce qui faisait leur unité est refusé par la force de l’époque, et il n’y a plus sur ces générations l’influence heureuse d’un passé assumé. C’est en quelque sorte l’effet de retour de la frange la plus extrême du courant catholique moderniste. Ainsi, l’Eglise est paralysée par la suite d’un contexte historique très peu favorable, et ce qu’on peut appeler les élites catholiques, puisque l’unité n’est plus, se restreint à une guerre intellectualiste de clochers. Une individualité pouvait légitimement se proclamer détentrice de la vérité puisque le monde en était à la réfutation d’un dénominateur commun nommé Eglise. Auparavant, elle aurait parlé en son nom propre et non au nom de Dieu. C’est un vrai trouble dans l’élite.
La seconde guerre mondiale apportera la certitude que l’élite a failli. Non pas seulement l’élite allemande, bien que Hitler s’en soit toujours méfié, mais l’élite française également. C’est ici que Bernanos rejoint notre propos ne livrant son analyse. Ceux qui doivent être des marches devant ( malgré leur faillite, le devoir d’être ainsi leur reste dans les mains ) ne sont plus que des menteurs et des passifs. Passifs car ils n’ont rien fait alors que les signes avant coureurs de la barbarie nazie était évidents : une insurrection ne serait-ce qu’intellectuelle aurait du avoir lieu. Menteurs car après avoir passivement suivi le maréchal Pétain, ils se congratulaient en érigeant sur le double scandale de l’épuration sauvage et de leur propre faillite le mythe de la résistance, forme d’Ugolin pervers qui survit grâce à la mort de ses fils et n’en reste pas moins au fond de sa prison. Bernanos dénoncera cette génération sans pour autant s’en dissocier. Dans les années suivantes, les catholiques seront des “compagnons de route” d’un certain nombre de partis ou de pensées, sans pour autant en être indépendants. Les élites fragmentées sont ainsi soumises à une volonté qui n’est pas la leur. Cette situation durera longtemps, en fait jusqu’à la chute du mur de Berlin et les années qui ont suivi. Dans le monde bipolaire, que ce soit en politique, en éthique ou en conception du monde, la France comme les élites françaises ne réussiront jamais à incarner une troisième voie et feront plutôt l’objet d’une passivité influencée tantôt par l’un ou l’autre des deux blocs. La construite de l’Union Européenne en est un bon exemple. A l’origine basée sur un concept économique, influencé par le capitalisme et le libéralisme, les Français ont tenté de doter cette entité si puissante économiquement en caisse de résonnance en matière de politique étrangère. Mais l’incapacité de prendre un ”leadership” dans l’UE, pour employer le terme anglo-saxon, est symptomatique du manque de puissance des élites, en particulier des élites catholiques qui ont très certainement des propositions à faire si l’on considère les réserves du Vatican à l’égard du communisme comme du libéralisme dans sa forme la plus extrême.